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"Les posthumanistes rabaissent l’homme à un système numériquement perfectible"

Dans son ouvrage "Homo artificialis. Plaidoyer pour un humanisme numérique'' (Ed. Michalon. en librairie le 12 janvier), le Pr Guy Vallancien s'engage résolument dans le débat sévissant entre conservateurs et progressistes vis-à-vis de la manipulation du vivant. Et se range du côté de l'homme, pour la "réparation", contre l'augmentation" et pour un pan-humanisme. Dans un vibrant éloge de la science. Et de la conscience. 

 

A lire également : Pr Guy Vallancien : "L'idée de l'éradication des maladies en 2100 est une absurdité"

 

"Le débat entre bio-conservateurs et bio-progressistes sur les bienfaits et les risques de la manipulation du vivant au moyen de la génomique et sur les capacités cognitives du numérique a au moins l’immense mérite de nous poser la question de notre finalité. La science reste froide, elle ne s’encombre pas des sagas mythiques ni des dogmes religieux nous contant des mondes idylliques ou horribles, qu’ils soient mono- ou polythéistes, Elle avance à tâtons, dans un perpétuel fonctionnement reposant sur le doute et le questionnement. Elle vérifie le bien-fondé de ses affirmations jusqu’à ce qu’un nouveau concept bouscule l’ordre établi pour nous rapprocher toujours plus près de la réalité du monde – ou de ce que nous pensons être la réalité –, sans jamais en percer le sens.

La science est universelle, dans la mesure où les savants parlent un même langage en travaillant sur les paillasses de leurs laboratoires, dans leurs accélérateurs de particules et avec leurs télescopes. Les débats sont parfois rudes, les ambitions affichées, la triche n’est pas absente, mais au moins la vérité surgit à un moment donné, reconnue par tous jusqu’à la découverte suivante qui remet en cause les concepts qui l’ont fait éclore, et c’est parfois long : Il fallut près de quarante ans avant que le boson, que Peter Higgs avait prévu dans ses calculs, soit détecté dans l’accélérateur géant du CERN. C’était à Genève, en 2012.

 

Un impérialisme technocratique 

 

La science n’a aucun projet eschatologique qui pourrait la rendre autoritaire. Seuls les produits qui en sont issus exposent au risque de déboucher sur un impérialisme technocratique dès lors qu’ils seraient manipulés par des tyrans ou d’incontrôlables factions terroristes. Les cyber-attaques sont déjà innombrables et touchent tous les pans de l’économie globalisée, jusqu’aux industries nationales hyperprotégées de la défense. Il règne comme une atmosphère de phantasme mortifère qui plane autour des robots et de l’I.A (intelligence artificielle. Ndlr). Interviewé récemment par le site web Reddit, Bill Gates, avec Elon Musk et Stephen Hawking, évoqua les dérives possibles d’une I.A. supérieure "Je suis dans le camp de ceux qui s’inquiètent du développement d'une super-intelligence. D’abord, les machines travailleront pour nous et pas de façon très intelligente, ce qui est assez positif. Mais ensuite, dans quelques décennies les progrès seront tels que ça deviendra un problème."

(…) Gates est revenu sur ses dires, mais la peur est bien là. Francis Fukuyama s’insurge contre ces nouveaux prométhéens qui jouent avec le feu des circuits intégrés, "chercheurs dans le domaine de l’intelligence artificielle contournant la question de la conscience...[pagebreak]

en changeant de facto de sujet. Ils supposent que l’encéphale est simplement un modèle extrêmement complexe d’ordinateur organique qui peut être identifié par ses caractéristiques extérieures".

Jürgen Habermas dénonce ces ingénieurs informaticiens qui se perdent dans "l’image qu’ils se font des robots d’avenir, lesquels seront devenus autonomes, faisant apparaître des machines qui jugeront que l’homme de chair et de sang est devenu un modèle obsolète".  Tous les deux nous interpellent en tant que garants d’un ordre culturel dont nous nous sommes progressivement dotés pour vivre en société. Ils prônent l‘interdiction de nous transformer génétiquement, afin d’éviter l’irréparable destruction de notre identité, et ils craignent d’être dépassés par l’intelligence artificielle qui nous réduirait en esclavage. Les appels au statu quo de ces lanceurs d’alerte sont à prendre en compte si l’on veut débattre sur le fond de notre devenir, mais ils sont étouffés par les progrès vertigineux de la manipulation du vivant : la technique CRISPR cas9, ces ciseaux moléculaires capables de "couper-coller" des fragments d’ADN dans le but de réparer un code génétique défectueux, ouvre des possibilités thérapeutiques médicales inconcevables il y a à peine dix ans.

 

Une course sans fin à "l’amélioration" de la nature humaine

 

Découverte par hasard et issue de la recherche sur les végétaux, nous l’utiliserons sans hésiter pour réparer l’homme malade, afin par exemple de lui transplanter des organes humains issus d’animaux. Grâce à ces manipulations, une équipe californienne dirigée par Pablo Ross a récemment combiné des cellules souches, créant des embryons mi-porcins mi-humains en vue de constituer des organes transplantables sans rejet immunologique. Des greffes de cœur de porc modifiés et implantés chez des babouins ont tenu deux ans et demi. Pareille technologie pourrait tout aussi bien servir à nous augmenter dans une course sans fin à "l’amélioration" de la nature humaine, nous exposant immanquablement à la naissance de monstres lors d’essais infructueux. Le NIH (National Institute of Health) américain a donc décidé immédiatement un moratoire sur la création de ces "chimères", attendant de plus amples informations sur leur destinée.

En Chine, l’équipe du professeur Jun Jui Huang, de l’université Sun Yat-Sen, a publié en 2015 (31) dans la revue Protein and Cell les résultats d’une manipulation d’embryons humains avec la technique CRISPR, visant à éviter la BThalassémie, une maladie des globules rouges dont l’hémoglobine ne capte plus l’oxygène nécessaire aux cellules. Les revues Nature et Science avaient toutes deux refusé cet article qui rappelle le scénario du film Bienvenue à Gattaca. Il fut retenu par une petite revue de second ordre et le coup médiatique partit, au point que les autorités anglaises viennent d’autoriser les chercheurs de l’Institut Francis-Crick à modifier génétiquement des embryons humains sans les réimplanter dans un utérus. Travaux fondamentaux, certes nécessaires s’il s’agit de mieux...[pagebreak]

comprendre les origines de la vie, mais gare aux dérives sélectives qui pourraient en découler, jusqu’à celles d’un État totalitaire qui n’accepterait  que des citoyens au QI minimum de 150 ! (…) Vous n’aurez le droit de naître que si vous êtes intelligent, grand et beau. Qu’en aurait pensé Henri de Toulouse-Lautrec ?

Selon le serment qu’il prête devant ses pairs, le médecin a pour vocation de "rétablir, préserver ou promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux". Réparer l’homme malade et aider l’homme sain à le rester : telle est sa mission. Pour la remplir au mieux, il aura de plus en plus besoin des outils que sont les robots, l’Intelligence artificielle, la génomique et les nanotechnologies. Ces instruments le serviront au quotidien, tant pour affiner la précision de son diagnostic que pour faciliter la décision thérapeutique et sa réalisation. Il en aura aussi besoin pour évaluer en temps réel le résultat de ses pratiques médicales, comme pour organiser harmonieusement la prise en charge des soins et améliorer les procédures d’assurances et de protection sociale.

Sans conteste, l’intelligence artificielle dépossédera le médecin d’une part de son pouvoir médical reposant sur le savoir ; mais elle le libérera pour retrouver l’essentiel de la relation, de la compassion et de l’accompagnement de l’homme meurtri par la souffrance. Actuellement, les malades peuvent accéder aux mêmes informations que les médecins ; ce qu’ils attendent de notre part est ce surplus d’humanisme dans la décision qui les concerne personnellement en raison de notre expérience. Quelle que soit l’efficacité de l’ordinateur ou du robot, nous aurons toujours à répondre à la question émise en fin de consultation "Eh docteur, si c’était vous ?"

(…) La machine peut dire le vrai, indiquer la bonne solution, mais l’homme d’expérience confirmera toujours les choix numériques parce que sa relation à l’autre, pleine et entière, lui permet ce surcroît d’empathie qui fonde l’acceptation de la décision, si dure soit-elle. La densité de ma vocation médicale ne sera plus dépendante du savoir mais de la relation à l’être ? Les doyens de faculté de médecine ont intérêt à réviser dare-dare et de fond en comble le cursus de formation initiale des étudiants auxquels on apprend aujourd’hui tout sauf l’essentiel.

 

De la réparation à l’augmentation

 

Une fois maîtrisées ces technologies nouvelles au-delà de leurs applications médicales bénéfiques, ne serons-nous pas tentés de dériver insensiblement de la réparation vers l’augmentation sous couvert d’une amélioration de nos capacités sensorielles, motrices et intellectuelles ? "Même sous la contrainte, je ne...[pagebreak]

ferai pas usage de mes connaissances contre les lois de l'humanité", dit encore le serment d’Hippocrate. Mais qui refusera d’être modifié ? Qui interdira de passer à l’acte ? Nous sommes déjà dans l’eugénisme en avortant les fœtus mal formés, dans l’augmentation en utilisant la chirurgie esthétique, l’allongement des membres inférieurs ou du pénis. Nous nageons dans un dangereux flou de non-régulation où, parce que tout devient possible, tout serait permis. Nos démocraties sont dépassées par les enjeux que ces outils hyperpuissants soulèvent. Le débat n’est pas engagé alors que la seule question qui mérite d’être posée devrait courir sur toutes les lèvres : dans quel but personnel et pour quel avenir commun accepterions-nous l’augmentation de l’être humain ?

Nous actons la réponse négative des bio-conservateurs, respectables dans leur refus argumenté. Les bio-progressistes, eux, militent pour le développement des avancées technologiques lançant à la volée qu’elles amélioreront nos rapports sociaux, mais en quoi la science et les technologies les plus sophistiquées nous rendraient-elles plus sages ?

 

Un vœu pieux, une illusion, un mirage

 

(…) Aujourd’hui, les barbares de l’État islamique utilisent les techniques informatiques les plus sophistiquées pour commettre leurs crimes, avant de les diffuser en direct sur toute la planète. Quelle belle victoire pour la science ! Amer constat qui démontre l’absence totale de corrélation entre les progrès dans la connaissance de l’homme et le développement d’un monde apaisé et fraternel (…). L’espoir de voir la science façonner des rapports sociaux plus fluides en critiquant les idéologies religieuses qu’elle dénonçait avec vigueur, comme y aspiraient les savants au XIXe siècle, est un vœu pieux, une illusion, un mirage. On a déjà donné !

Jamais le monde n’a été aussi instable qu’aujourd’hui alors que les outils de la communication explosent en nombre, en rapidité et en capacité de traitement des données. L’augmentation humaine est en route et les pays qui la refuseront termineront esclaves si une prise de conscience planétaire ne germe pas dans nos esprits pour crier : "Halte, danger !" Jusqu’où irons-nous dans la manipulation du vivant ? C’est donc avant tout une question politique, c’est même la seule qui transcende toutes les autres. Quel parlement s’est emparé à bras-le-corps de ces sujets cruciaux pour notre avenir ? Quel candidat à une élection, présidentielle notamment, réunit les foules pour parler de ces sujets existentiels primordiaux ?

On s’étripe sur les OGM, objets sans risques qui cristallisent toutes les angoisses des ignares, et on manipulerait nos gènes pour nous grandir, nous faire plus beaux, plus forts, nous transformer d’une manière ou d’une autre ? Nous ferions mieux de réfléchir au...[pagebreak]

pourquoi d’une pensée radicale distillée par certains spécialistes des sciences numériques et cognitives qui vire à l’idéologie la plus réductrice. En considérant l’homme comme un sous-produit ayant achevé son parcours pour laisser place à des cerveaux augmentés, hyperconnectés, débarrassés de leurs enveloppes corporelles gênantes, les posthumanistes rabaissent l’homme à un système numériquement perfectible. On entre dans la spirale du dopage digital, le pire des esclavages qui, au nom d’une supposée amélioration, nous déposséderait de notre responsabilité. Déjà le sport nous montre les ravages du dopage chimique. Qu’en sera-t-il des conséquences d’un dopage digital ? On interdit l’utilisation de produits hormonaux pour décrocher une médaille aux Jeux olympiques et on se laisserait embarquer dans un incontrôlable "mind inploading", comme des moutons transgéniques ? (…)

Prétention à vouloir vaincre la mort qui aboutirait, en détruisant la notion de vie même, au résultat inverse de notre désir le plus cher. La mort de la mort qu’anticipe Laurent Alexandre ne répond pas à la vie de la vie, mais à la mort de la vie. En empêchant l’une, on tue l’autre. (…) La mort n’est ni une maladie, ni la conséquence du péché comme nous l’avons trop longtemps caractérisée pour espérer renaître autrement ! Elle participe à la simple évolution naturelle au moyen de la transmission de cette énergie qui façonne l’univers dans la permanence de son devenir, jusqu’à ce que notre bonne vieille Terre devienne irrespirable sous l’effet de l’augmentation régulière et directe de la température solaire d’ici un milliard et demi d’années.

 

Transmetteurs programmés à disparaître

 

En attendant, notre condition humaine est bien celle de transmetteurs programmés à disparaître grâce à nos télomères. Ces petits bouts d’ADN, situés à l’extrémité des chromosomes, raccourcissent avec l’âge en empêchant les cellules de se diviser : sitôt que l’on est en âge de procréer, on commence à vieillir, prêt à être remplacé par un plus jeune que soi. Mourir ne m’inquiète donc pas, puisqu’il s’agit de l’aboutissement naturel de mon état d’être vivant. La mort est d’autant moins inquiétante que je ne saurai jamais moi-même que j’ai disparu, le mort étant finalement le seul à ne pas être au courant de sa situation nouvelle.

En revanche, souffrir et voir souffrir les autres m’est intolérable et il m’importe plus de lutter aujourd’hui pour abolir le mal que de me battre contre le temps. Nous devons, au contraire, accélérer les recherches en facilitant sans crainte le travail des équipes qui inventent dans leurs laboratoires, et refuser tout dogme, tout a priori et tout militantisme d’arrière-garde. Il est même de mon devoir de médecin de participer à ces recherches et de risquer dans un esprit de responsabilité partagée. C’est après, quand la découverte ouvre des champs d’applications qui pourraient menacer l’espèce humaine, que le politique peut et doit intervenir, supportée dans ses décisions par une évaluation éthique des enjeux soulevés (…).

Finalement, Homo Artificialis aura vocation à rester un simple Homo Auxilium créé et contrôlé par l’homme pour le servir sans l’asservir si nous le décidons en commun (…) Compagnon fidèle et dévoué pourvu d’un certain degré d’autonomie mais dépourvu de liberté totale, assistant capable de prouesses qui nous surpassent dans certains domaines  et doté de moyens d’apprentissage pour améliorer ses performances tout en restant dépendant du comportement de son maître humain. Homo Auxilium œuvrant à notre mieux-être personnel et collectif.

 

*Guy Vallancien est chirurgien, membre de l'Académie de médecine. Pionnier de la robotique chirurgicale, professeur d'urologie à l'université Paris-Descartes, il est un spécialiste en cancérologie chirurgicale mondialement connu.

 

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