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"Né sous Vichy" : quand le sombre passé de l’Ordre des médecins resurgit

Loin d’être ostracisés, les anciens cadres de l’Ordre de Vichy demeurent des figures respectées de la profession, retrace Bruno Halioua : le Pr René Leriche, premier président de l’Ordre (1940-1942), qui dit avoir accepté cette charge "à reculons" pour éviter à ses confrères de rentrer "dans la discipline de la médecine allemande", est élu président de l’Académie de chirurgie en 1954 ; Victor Balthazard, doyen de la faculté de médecine de Paris, "chantre de la xénophobie médicale d’avant-guerre" et président du conseil de l’Ordre de la Seine en 1943, est nommé membre émérite de l’Académie de médecine en 1949  et commandeur de la Légion d’honneur en 1950 ; Serge Oberlin, membre du Conseil de l’Ordre pendant la guerre, présidera le Cnom de 1950 à 1952.

Il faudra attendre la disparition de cette génération de médecins, dont on ne veut pas "flétrir la mémoire", pour que le passé de l’Ordre ressurgisse, relève l’historien. Au cours des années 1960, alors que les sanctions tombent sur les médecins "progressistes", "souvent juifs" - note Bruno Halioua, qui pratiquent des avortements clandestins ou prescrivent la pilule, l'Ordre apparaît à nouveau comme un organe "répressif". Les mauvais souvenirs refont surface dans l'esprit des médecins et les actions de l'Ordre de Vichy deviennent l'un des principaux arguments de ceux qui réclament la dissolution de l'instance. "On s’est aperçu dans les années 1970 qu’il y avait eu des médecins qui avaient collaboré, et des médecins qui avaient profité de la situation", retrace Bruno Halioua. Mais l'Ordre se refusera à admettre sa responsabilité durant l’Occupation… jusqu'en 1997. "Le fait de ne rien dire a aboutit à mettre tout le monde dans le même sac", analyse l’historien.

 

L’Ordre a-t-il fait son devoir de mémoire ?

Le 16 juillet 1996, lors de la commémoration de la rafle du Vel d'Hiv, le président Chirac reconnaît la responsabilité de l'Etat français dans la déportation. L'Ordre des avocats de Paris et l'Eglise catholique lui emboitent le pas. En octobre 1997, en plein procès Papon, les yeux se tournent vers l'Ordre des médecins. Face aux médecins qui ne veulent pas raviver la plaie et aux membres qui craignent une fragilisation de l'institution, le président du Cnom, Bernard Glorion (de 1993 à 2001), choisit de briser ce tabou de l'histoire de la médecine en prononçant une déclaration de "repentance" à la réunion annuelle des présidents et secrétaires généraux départementaux. "C'est une période très sombre de notre histoire, commente-t-il dans Le Monde. Des confrères se sont alors rendu coupables, volontairement ou non, d'avoir discriminé ou exclu des médecins juifs. Nous devons le reconnaître." "Il fait cette déclaration de repentance en son nom personnel, tient à préciser Bruno Halioua. On aurait pu s'attendre à ce que les médecins approuvent mais il y a eu une levée de boucliers. C'est à ce moment-là que j'ai commencé à m'intéresser au sujet."

L'initiative de Bernard Glorion coïncide avec l'ouverture des archives de l’Ordre : une circulaire du 2 octobre 1997 confère aux documents de la période 1940-1945 le statut d’archives historiques. "Tous les historiens qui voulaient travailler sur ce sujet se cassaient les dents", commente Bruno Halioua. La tâche s’annonce moins insurmontable pour ce membre du corps médical… "Mais tout avait soi-disant été noyé dans une inondation. Ils se sont faits fort de supprimer beaucoup de choses, pense-t-il. Quand je travaillais sur le sujet à l’époque, il fallait que je dise que j’étudiais l’évolution de la population médicale de 1920 à 1990…"

Aujourd’hui, l’historien, président de l’Association des médecins israélites de France, qualifie d’"exemplaire" l’attitude de l’Ordre actuel sur le sujet. "Chaque année, des représentants nous accompagnent pour notre voyage à Auschwitz avec les étudiants en médecine", illustre-t-il.

Pour autant, le combat n’est pas terminé pour ce dernier. Un certain nombre de municipalités (telles Cassis, Perpignan ou Strasbourg) sont encore traversées par des rues, des avenues, des allées, des impasses ou des boulevards René Leriche, déplore-t-il. "Je leur ai écrit et une seule, Riorges, a accepté de la débaptiser. C’est la plus grande honte. On honore un homme qui a participé activement à l’exclusion des Juifs."

 

*Datée du 7 octobre, la loi a été promulguée le 26 octobre 1940.
** "Est regardé comme Juif celui ou celle, appartenant ou non à une confession quelconque, qui est issu d'au moins trois grands-parents de race juive, ou de deux seulement si son conjoint est lui-même issu de deux grands-parents de race juive. Est regardé comme étant de race juive le grand parent ayant appartenu à la religion juive."

 

 

Sources
-Bruno Halioua, « Blouses blanches, étoiles jaunes », Ed. Liana Levi, 2000.
-Bruno Halioua, Richard Prasquier, Les médecins justes parmi les Nations, La Revue du Praticien, N°13, 15 septembre 2004.
-Jean Pouillard, Histoire du Conseil national de l’Ordre des médecins (1845-1945), Histoire des sciences médicales, Tome XXXIX, n°2, 2005.
-Donna Elveth, La Bataille pour l’Ordre des médecins, 1944-1950, Le Mouvement social, 2009/4 (n°229).
-Henri Nahum, Robert Debré pendant l’Occupation, La Revue du Praticien, N°11, 15 juin 2007.

 

 

 

 


Dr Patrick Bouet : "Moi, petit-fils de résistant mort à Auschwitz, je n’ai rien de comparable avec ceux qui administraient l’Ordre à cette époque"


Président du Conseil national de l’Ordre des médecins et petit-fils d’un résistant communiste déporté, le Dr Patrick Bouet ne peut qu’approuver la démarche de "transparence" sur la période de l’Occupation initiée par l’institution ordinale en 1997. Mais pour ce dernier, l’Ordre d’aujourd’hui ne peut se voir éternellement reprocher les actions de son ancêtre. Interview. 
 

Egora.fr : La déclaration du président Glorion en 1997 vous a-t-elle marqué ? 

Dr Patrick Bouet : Oui, bien sûr, j’étais président du Conseil départemental de Seine-Saint-Denis à l’époque. Personnellement, je suis petit-fils d’un résistant communiste mort à Auschwitz, c’est vous dire que j’ai été bercé dans mon enfance par les conséquences de la Seconde Guerre mondiale. Mes convictions sont marquées depuis cette époque. 

Cette déclaration de Bernard Glorion s’inscrit dans un moment dans l’histoire de République française où beaucoup d’acteurs institutionnels sont entrés dans une démarche de repentance. Il est apparu nécessaire au président du Conseil national de prendre acte de ce qui avait pu être la position de l’Ordre des médecins dans sa configuration jusqu’en 1942 (les membres sont désignés par le pouvoir), puis dans sa configuration jusqu’en 1944 (les membres sont élus par les médecins), et qu’il y a eu des faits qui ont été préjudiciables à un certain nombre de confrères. Avec le recul, je pense que les gens voulaient de l’objectivité sur l’action de l’Ordre. 

 

L’ouverture des archives de l’Ordre sur la période 1940-1945 a-t-elle permis cette objectivité ? 

Ça a en tout cas permis de lever le voile. En tant que président aujourd’hui, je suis le comptable de l’histoire de l’institution. J’ai toujours cru fondamentalement à la transparence : on n’a rien à perdre, au contraire tout à gagner, pour que tout soit lisible et puisse être analysé. Dès les années 1990, lorsque je présidais le CDOM93, j’ai été l’un des acteurs de la disponibilité des archives de l’Ordre.  

 

Les archives auraient été en partie inondées… ou nettoyées ? 

Je n’étais pas né à l’époque donc je me garde d’interpréter ce dont je n’étais ni acteur ni spectateur. Tout ce que nous avons aujourd’hui est mis à la disposition de l’ensemble des acteurs. On peut toujours faire des procès en explications… Il y a effectivement eu des...

accidents et il y a peut-être eu des destructions volontaires mais je crois surtout que la volonté était pour certains de fermer la porte. 

 

Y a-t-il eu des médecins au sein de l’Ordre qui, au contraire, s’opposaient à cette démarche de repentance ? 

Quand on regarde l’histoire post Seconde Guerre mondiale, entre 1945 et 1975, on voit bien que la France tout entière a été confrontée à son passé. Fermer la porte a été la volonté de beaucoup d’acteurs institutionnels, l’Ordre n’a pas été différent. Voyez le temps...

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